Carrefour de la honte

10:57 pm Tranches de vie

Il est un carrefour qui reflète tout le honteux paradoxe de notre société. Il s’agit du feu au bout de la rue de la Boétie, juste avant d’arriver sur cette merveilleuse avenue que j’exècre, les biens nommés Champs-Elysées. Paradis pour nababs friqués, il est se monde où se côtoient toutes les nationalités, des plus riches aux plus pauvres, des plus jeunes aux plus vieux, où l’on vient voir ceux qui veulent être vus. Aux pieds des immeubles abritant des locaux dont le prix du mètre carré atteint des sommets vertigineux, il y a ceux que la société a rejeté, ceux qui sont restés en marge. A ce feu, juste sous le regard des gens qui bouffent au Quick et à deux pas de la pharmacie, il y a toujours un ou plusieurs laissés pour compte, qui noient leur misère dans la vinasse et le rhum.

Ce soir, il y a ce type allongé sous un sac de couchage, ivre à en gerber d’impressionnants flots bileux dans le caniveau. Pendant qu’on attend au feu comme un con, on voit mais la décence voudrait qu’on ne regarde pas. Alors on se concentre sur tous les guignols qui déambulent avec leur sacs de marque devant soi mais l’ignorance ne résout rien et on ne peut s’empêcher de reporter le regard sur ce pauvre homme qui finit par ne même plus avoir la force de lever la tête pour envoyer une ultime giclure dans le caniveau et sur son sac de couchage, manquant de peu le pantalon en toile blanc d’une nenette qui passait. Et le remord d’être un vilain voyeuriste nous saisit lorsque l’on finit par croiser le regard vitreux de ce pauvre homme, déchéance personnifiée sur la plus belle avenue du monde. Le feu passe au vert, abrégeant notre culpabilité en nous faisant reprendre une place dans le trafic, en nous laissant un goût amer, comme un vilain dégueulis.

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